La première note de ce site a existé parce qu'elle m'avait été rappelée au travers d'une lecture virtuelle. Rien n'a été écrit depuis. J'ai cherché, j'ai creusé, je ne trouvais rien. La lecture de chroniques judiciaires m'a amené la lumière. Le métier d'expert pour assurances a lui aussi ses petites histoires.

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J'ai déjà rencontré ce couple quand la grêle avait frappé la région quelques mois auparavant. Ils sont ce qu'on appelle couramment des "petits vieux". Ils ont plus de 80 ans et l'âge commence à avoir prise sur eux. Ils sont adorables et lui qui a travaillé dans la construction sait de quoi mon métier retourne et à quels aspects s'attacher. J'ai donc reçu une mission pour leur maison de campagne, à la campagne et à l'écart de l'agglomération. Vol avec effraction. J'y vais sans crainte. Ils sont sympathiques. Je sais qu'il n'y a pas de piège.

Le problème des lieux-dits, c'est qu'une carte routière ne les mentionne pas toujours et que le GPS ne les connaît pas forcément. Ou alors, il les mentionne en vraie commune. Bref, je galère un peu pour trouver ma destination. Je sors de la commune principale et commence à monter les premiers lacets des contreforts du massif du Jura. Le paysage est magnifique, le printemps est là depuis quelques jours et les arbres prennent leur pleine couleur. Après quelques kilomètres sur cette route sinueuse, le GPS m'indique de tourner à gauche. Consternation, pas de route. Derrière un portail métallique sans âge, un simple chemin vaguement carrossable entouré de part et d'autre de la forêt. La voiture me regarde d'un air circonspect si tant est qu'une voiture puisse regarder son pilote. Je prends donc mon courage et le volant à deux mains et m'engage sur ce "boulevard". La prudence et l'état du chemin m'incitent à ne pas regarder à plus de dix mètres devant moi pour éviter tout cahot susceptible de ruiner une suspension. Au bout du chemin, la forêt d'ouvre et laisse place à une grande clairière dans laquelle sont plantés un bâtiment principal et une paire de dépendances. Le bout du monde, le rêve, le calme impérial.

C'est elle qui vient m'ouvrir à la porte. Alors que j'allais frapper à la porte, elle m'a devancé car "c'est lui qui [m'] vu arriver, on vous attendait à la fenêtre." Devant cette fameuse fenêtre dont un carreau a été cassé et remplacé par un carton "en attendant", je découvre deux chaises et une petite table ronde sur laquelle sont posées deux tasses de café encore fumant. Elle va chercher une troisième chaise pour mon auguste séant. Je prends des nouvelles du précédent dossier qui s'est visiblement bien réglé. Je vérifie que la maison dans laquelle ils vivent est conforme à ce qui est déclaré. Je me dis que c'est presque inutile, je ne les verrai pas frauder. L'expérience me prouvera plus tard qu'une personne âgée fort sympathique n'est pas forcément honnête. Mais pas là, pas eux. Ils m'expliquent les faits, les dates, la venue des gendarmes, les prises d'empreintes qui ne donnent rien. Lui ne pouvant plus tellement marcher, c'est elle qui se lève pour m'accompagner pour me montrer ce qui a été volé, quand bien même "[s]a vue [lui] joue des tours."

Dans mon dossier, une liste exhaustive de ce qui a été volé. A la fourchette près. On fait le tour de la maison, les photos sur les serrures forcées et les objets manquants, la photo du rectangle plus clair au mur sur lequel était accroché un tableau faisant toujours effet sur le gestionnaire du dossier. J'ai aussi les factures de l'essentiel des appareils dérobés et les devis de réparation des serrures et fenêtres. Elle me donne même des photos où l'on voit les objets en question. Sur ces photos, une fête de famille où l'on voit ceux que je devine être ses enfants et petits-enfants. Le bonheur sur les photos alors qu'ils viennent de se faire casser la maison. Tellement paradoxal. J'ai tout ce qu'il faut pour chiffrer les dommages, je leur explique le déroulement de la suite et m'apprête à partir. Monsieur me retient et la discussion s'engage sur des thèmes variés, de la politique à la vieillesse. Cinq minutes ou un quart d'heure, je ne sais plus mais cet instant hors du temps me reviendra plus tard.

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Quelques semaines plus tard, je reçois un coup de fil. C'est elle. Elle a une question sur le dossier, oh, pas tant sur le chiffrage, "ce n'est pas ça qui compte, vous savez, à [s]on âge". Elle a reçu la quittance d'indemnité, elle l'a signée et s'apprête à la renvoyer mais la quittance est au nom de son mari et il est décédé la semaine précédente, "ça ira quand même ?". Elle dit comme ça, tout naturellement, sans émotion. Assez paradoxalement, c'est moi qui, là, maintenant, au téléphone, suis le plus touché. A tel point que je bafouille. Elle s'en aperçoit, reprend la main et repose la question, comme si de rien n'était, comme si j'avais mal entendu. Je lui réponds et bredouille quelques condoléances avec lesquelles je ne suis jamais à l'aise. Je dois lui dire que je suis sincèrement désolé et que je lui souhaite bien du courage. Elle me remercie, me dis qu'elle en a bien besoin. Toujours d'une voix neutre. Elle prend visiblement sur elle. En raccrochant, je reste interdit quelques minutes et je repense aux derniers instants de cette discussion avec lui, autour de cette table ronde, à côté de cette fenêtre brisée qui a vu entrer des cambrioleurs. Il m'expliquait que son état ne lui permettait plus de faire tout ce qu'il voulait faire. Ma dernière phrase m'est alors revenue. "Profitez bien quand même de chaque instant, c'est important !" Je ne croyais pas si bien dire.

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