Je n'aime pas recevoir des missions quand il s'agit de mises en cause par un expert bien particulier. D'expert, il n'a que le nom, en aucun cas les fonctions ni, surtout, les qualités. Il est techniquement mauvais et souffre d'un manque criant d'objectivité. Malheureusement, il en fait son gagne-pain quotidien. C'est pour cela qu'il n'est missionné par aucune compagnie d'assurance et que le tribunal ne lui confie des missions qu'en dernier recours. Le plus souvent, ce sont des particuliers qui viennent le chercher, certains qu'il pourra les aider à faire valoir leur bon droit. Tel un chevalier de pacotille, il enfile son costume et part à l'assaut des méchants construteurs. Sur ce dossier, il n'échappera à pas à sa règle.

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Le premier acte de cette pièce se passe au printemps. Une fine pluie désagréable tombe sur la campagne. Ce couple a fait construire une maison pour sa famille. "Un projet d'une vie" dira l'épouse. A une demie-heure de la ville, le village situé au milieu de la campagne est paisible et probablement sans histoire. Cela n'empêche pas les riverains de se cloîtrer derrière grillages et barrières alors que le paysage de l'orée de la forêt avoisinante ne manque pas de charme. S'enfermer à la campagne, cruel paradoxe de cette société qui veut vivre en sécurité. J'ai rapidement parcouru mon dossier avant l'expertise. J'interviens pour un maître d'oeuvre et sur un désordre mineur dont je présume par avance qu'il ne présentera pas le critère de gravité nécessaire à engager sa responsabilité civile décennale.

Autour de la table, le couple, son "expert", le maître d'oeuvre que je représente et les entreprises potentiellement concernées. Notre ami "expert" commence par les formalités administratives d'usage. Au mépris de certaines notions de jurisprudence, il énonce ses contre-vérités prises argent comptant par ses clients. S'en suit le tour des dommages. C'est dans cette épreuve que notre ami révèle tous ses talents : erreurs d'analyses, lacunes techniques, tout y passe. Sur notre désordre mineur de fissuration de retrait, il estime que la structure présente des défauts structurels qu'il convient d'analyser dans le temps par la pose d'une jauge. Dans un élan de bonté qui ne me ressemble guère, je donne une de mes jauges (qui coûte un bras, soit dit en passant, respect à la fortune de Monsieur Saugnac) tout en précisant que cette mesure est inutile et qu'une évolution, même mineure, n'indiquera jamais un quelconque défaut de structure. Mais notre "expert" veut envisager toutes les possibilités. Il réussit donc sa mission de faire peur à ses clients en préjugeant de la solidité d'une structure qui ne demande rien d'autre qu'on lui foutre la paix. Je quitte la réunion en partant du principe qu'on se reverra dans un an, au terme de la mise en observation. Je suis un doux rêveur.

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Le second acte se déroule effectivement un an plus tard. Depuis, les données ont toutefois bien changé. Le maître d'ouvrage a lancé une procédure judiciare contre les constructeurs sur les conseils de cet "expert". Lui ne sera évidemment pas à l'expertise judiciaire. Il n'y a aucun intérêt, il a déjà gagné puisqu'il y a procédure judiciaire. J'imagine qu'il bonifie ses honoraires en fonction du déclenchement de l'expertise judiciaire Je l'imagine également se friser les moustaches qu'il n'a pas en pensant à l'argent et au temps perdus par tous les intervenants. De façon plus formelle, plus détaillée, plus longue, mais surtout plus précise et plus objective, le même scénario. L'administratif d'abord, le technique ensuite. L'expert judiciaire, quel qu'il soit, est respecté. Il est missionné par le tribunal, il est la caution technique du juge, autant ne pas interférer dans son travail pour ne pas influencer son analyse. L'expert qui est missionné sur cette affaire est d'autant plus respecté qu'il est ce qu'il convient d'appeler un vieux de la vieille. Âge respectable, accompagné de son épouse qui l'assiste, il fait vieille école mais n'en est pas moins sympathique.

L'expertise se déroule sans accroc. J'imagine que c'est parce que l'expert judiciaire aime qu'un plan se déroule sans accroc. Je peux voir à la lecture de la jauge que les dommages n'ont, ô divine surprise, pas évolué. L'expert conclut à des dommages sans gravité et n'envisage pas d'engager a responsabilités des constructeurs. A ce moment, l'épouse craque. Tout au long de l'expertise, elle était restée en retrait alors que lui s'était chargé de montrer les dommages de façon exhaustive. Elle ne comprend pas ce qui se passe, elle veut savoir pourquoi sa maison ne sera pas réparée, elle ne tolère pas que des entreprises puissent faire n'importe quoi sans être puni. Les mots s'embrouillent tandis que son mari tente de la réconforter en la prenant par les épaules. Cette réaction nous laisse tous sans voix. Autant on peut tomber sur des personnes faisant jouer la corde sensible pour obtenir quelque chose, autant je sens toute la sincérité de cette femme qui voit le poids de la procédure se retourner contre elle. Elle comprend que le juge ne pourra rien pour elle, que ces fissures ne seront pas réparées, du moins queles assurances des constructeurs n'interviendront pas. La douceur et la pédagogie de l'expert calmeront la colère de cette femme. Les compléments que lui et moi distilleront sur l' "expert" originel finiront de rediriger les reproches du couple.

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Pour moi, l'histoire s'arrête là. Je ne sais pas ce qu'a pu faire ce couple contre cet "expert". Je crains malheureusement que leurs recours soient inexistants. Mais c'est là un exemple parmi tant d'autres pour décrire la mauvais travail que fait cet "expert". Il est payé pour faire peur et pour amener le maître d'ouvrage à entamer une procédure judiciaire par l'intermédiaire de contre-vérités (pour ne pas dire de mensonges) techniques ou règlementaires. L'objectivité dont il manque permettrait pourtant d'éclairer correctement le propriétaire sur les dommages qui affectent leur maison. L'expert a le droit d'être parfois subjectif quand l'interprétation de la loi le lui permet afin de "botter en touche", c'est même une pratique courante. En revanche, dans des cas simples comme celui-là, comme d'autres où j'ai pu le fréquenter, il a le devoir d'être objectif, de ne pas faire miroiter quelque chose qui n'a aucune chance d'arriver. Voilà donc un dossier dont je devrais ressortir satisfait d'avoir "gagné" mais où la colère l'emporte, de voir un homme gaspiller tant de temps et d'argent.